samedi 18 février 2012

L'ART CONTEMPORAIN dans le CINÉMA de FICTION: Années 60/70


Animation dans La Prisonnière, 1968
 En étudiant les artistes au travail dans le cinéma grand public, indépendamment du genre, drame ou polar, (pas toujours des chefs d’oeuvre), depuis les années soixante, il est possible de rejouer une histoire de l’art contemporain. Aussi schématique que caricaturale, cette histoire se restreint à ce que le public un peu « averti » peut (re)connaître.
Ainsi les grands mouvements artistiques, consacrés dans  les médias par les critiques et quelques scandales se repèrent dans une filmographie éclectique. Les cinéastes témoignent ainsi de la culture de leur milieu et des modes en cours dans une bourgeoisie aisée. La concordance de dates et de faits artistiques vaut pour leur actualité mais l’approfondissement des sources et des enjeux fait totalement défaut.  Dans la fiction, l’artiste n’est qu’une pièce ou un rouage dans un petit théâtre. Dans les références à l’art contemporain, il devient volontiers burlesque.

En France

Les artistes des années 40 et 50 étaient figuratifs, tristement académiques voire ringards :
Leur rôle, s’il est principal, participe de la psychologie du héros sentimental, incompris, brisé par l’existence ou du cynique mais philanthrope, ou encore pour les deux motifs une victime potentielle. Ce qui vaut autant pour des inconnus, que pour les noms que les biopics vont mettre en scène dans les années 80 et suivantes.
Le peintre suicidaire de Quai des Brumes, Carné 1938, qui « voit les choses derrière les choses » (des natures mortes, en somme) sauve momentanément Gabin. On ne verra que sa boîte de peinture, ce qui est le cas dans la plupart des films. (Le peintre de Lumière d’été, Grémillon, 1943, n’a d’autre issue que l’alcool).
Gabin sauve Bourvil de la Gestapo dans  La traversée de Paris, Autant-Lara, 1955, car les Allemands admirent sa peinture montmartroise.
Du coté de Montmartre et autres « poulbots », c’est Raymond Souplex qui donne de mauvaises idées à Bourvil dans Le Passe Muraille, J. Boyer, 1950.


En sculpture, les académies de Jean-Louis Barrault aveugle, L’ange de la nuit, A.Berthomieu, 1943, sont concurrencées par les nus fascisants d‘Edwige Feuillère, Il suffit d’une fois, Andrée Feix, 1946. Comédie de boulevard, presque féministe.





Dans les années 60, c’est le polar plus que la Nouvelle Vague qui renouvelle le regard sur l’art et le milieu de l’art. Un regard fort caustique en l’occurrence, car le genre policier humoristique se distancie du film noir des années antérieures.

On peut alors envisager la place des artistes de fiction contemporains dans le cadre plus large de la sociologie, une discipline qui se développe dans ces mêmes années et qui s’attache autant aux rôles qu’au contexte. La démocratisation des pratiques culturelles va de pair avec le développement économique des « trente glorieuses ». Les pratiques artistiques tendent à rapprocher l’art de la vie, un programme commun des deux cotés de l’Atlantique, dans des styles différents.

La métamorphose des cloportes, Pierre Granier-Deferre, 1965 : Lino Ventura, sortant de taule, et dont les collections (Bonnard, Dufy) ont été volées par le truand Pierre Brasseur, devient galeriste, à contre-emploi, et apprend (sur l’oreiller) le nouveau lexique de l’analyse des oeuvres pour vendre de l’abstraction type Nicolas De Staël. Dialogues fort savoureux sur le graphisme et le chromatisme dans la galerie où figurent Rouault et Matisse mais aussi Cobra, Jorn, Alechinski, Hartung et de la sculpture de métal. Parfaite contemporaneïté avec les oeuvres vendues dans les quartiers chics et le scénariste démontre avec humour la modification en dix ans du discours sur l’art.
 Sauf que : « Rien, aucun coup tordu n’atteint le niveau de truandage du marché de l’art ». Telle est la leçon prémonitoire donnée par Brasseur dans sa propriété devant « Le déjeuner sur l’herbe » de Picasso, version béton, 1960. Leçon qui inspirera les scénaristes sur la connexion entre art et argent, largement vérifiée dans la réalité et entre art et assassinat dans les polars au cinéma comme en littérature. Bien évidemment, Lino se fait rouler et sa vengeance le renvoie en prison.
On peut lire, avec délectation, Trois carrés rouges sur fond noir, de T. Benacquista dont le héros, accrocheur dans une galerie, se fait couper malencontreusement le bras par la chute d’un pseudo Arman, puis enquête sur les protagonistes d’un courant proche de Support-Surface ou des Objecteurs. Un vernissage à Beaubourg devient le révélateur du crime comme des stratégies du monde de l’art.

Des nombreux courants artistiques qui révolutionnent les traditions figuratives en France dans les années 60 en France, les deux plus connus sont d’une part une abstraction géométrique développée par le mouvement OP Art et l’art cinétique et d’autre part le Nouveau Réalisme théorisé par Pierre Restany. La rencontre dans ce groupe d’artistes aux pratiques très diversifiées à partir d’objets triviaux n’exclut ni le mouvement ni le corps.
Mais les deux tendances alimentent les critiques du journalisme non spécialisé, alors que les revues d’art et les galeries se multiplient.

Nouveau réalisme de fiction : parodies.

Claude Chabrol est le premier à mettre en scène l’art contemporain dans son rapport aux milieux bourgeois.
Dans  Les Godelureaux, 1960, les cousins Ronald et Arthur de Saint-Aubin, (Auteuil-Passy, collections très vieille France dans la villa) et leur bande des copains se livrent à des blagues de potaches dans des réunions bien-pensantes et font de l’agitation germano-pratine .


Un « vernissage » au Quartier Latin dans une petite galerie face à une boutique de couleurs et vernis : s’y produit un artiste italien, Mastroianni revu Dali, accroche-coeur et moustache en croc qui « empreinte » des corps de femmes sur une toile… 


Ses « pinceaux vivants » sont hélas vêtus de collants, ce qui n’était pas le cas pour les modèles des Anthropométries de Yves Klein en 1960. On repère d’autres références au « Vide » (aussi peu cinégénique que les monochromes blancs, une toile vierge fait le même effet) et quelques abstractions plus informes que gestuelles.
Les autres séquences ne manquent pas de charme ; entre une lamentable orgie romaine, une danse orientale par Stéphane Audran et Bernadette Lafont rejouant la chute du landau dans l’escalier, la veine satirique de Chabrol  se met en place avec ses acteurs fétiches. Ici Brialy, en dandy gay : «on peut se passer de boutons de manchettes ».
Certains autres de ses films intègrent des personnages d’artistes, non sans ironie. Le dessinateur industriel dans le Cri du Hibou est accusé d’avoir tué un certain Soulages.

Dans L’oeil du monocle, Lautner, 1962, Maurice Biraud, second ou troisième couteau, qui fut faussaire ailleurs, incarne un sculpteur qui bricole des « mobiles » inspirés de Spoerri et de Calder. Le dialogue sur la transformation de l’esthétique entre Paul Meurisse et Biraud est un grand moment de parodie des revues de l’art.
En 63, Lautner encore, Claude Rich bricole aussi des structures sonores dans Les Tontons Flingueurs. Compromis entre machines et des instruments de Lasry-Baschet, en vogue à l’époque.
Une veuve en or, Audiard, 1969 :un polar lamentable, avec tous les bons acteurs du genre.  Claude Rich  sculpteur vaguement pop et supposé mort pour cause d’assurance vie, dans le décor ultra-kitch d’une villa bourgeoise, se convertit au moulage de cadavres, en groupes statuaires, abondamment fournis par les différents gangs, devenant ainsi, selon la presse, le « nouveau Rodin ». Or il s’agit bien de se réapproprier les techniques du sculpteur hyperréaliste américain George Segal, dont les oeuvres, exposées en 63, commençaient à être connues en France.




Le « Réalisme objectif » faisant retour, le peintre (Charles Denner), style O. Hucleux, sera la dernière victime de Jeanne Moreau dans  La mariée était en noir, Truffaut , 1967.

 














Paris vu par, collectif, 1965. Le sketch de Jean-Luc Godard concerne l’atelier du sculpteur Hiquily (métal soudé) et l’incapacité des femmes à s’engager dans un travail artistique. L’actrice par clin d’oeil est Johanna Shimkus dont le rôle dans Les Aventuriers est précisément celui d’une femme sculpteur que l’on aperçoit aussi dans La Prisonnière.
Hiquily/Godard





Peut-être fallait il voir une référence
ironique à Support/Surface: analyse marxisante des mêmes techniques et outils chez le sculpteur et le carrossier automobile de Levallois.









Les aventuriers, Robert Enrico, 1966 : La jeune femme sculpteur qui s’installe dans une casse de demi-truands (Alain Delon et Lino Ventura) fait une démonstration du soudage de métal au chalumeau.

La technique fait directement référence aux procédés de César ou Arman, et de Tinguely pour les mobiles. Une artiste, Prix de Rome (?) est créditée au générique. Le personnage de Shimkus, physiquement proche de Niki de Saint-Phalle, en particulier 


lors d’un vernissage mondain caricatural, bien qu’en sous-sol à Rungis, où elle paraît vêtue en Paco Rabanne complète la compilation du Nouveau Réalisme. La critique étant désastreuse, l’artiste se reconvertit dans les casses ; fin lamentable au Fort Boyard.


 Citation de Niki de Saint-Phalle à nouveau dans un sketch du film américain : What a way to go (Madame Croque Maris) Jack Lee Thompson, 1963. La veuve (Shirley MacLaine) rencontre à Paris un sculpteur bohème, credo : « Le Louvre est la poubelle de l’art ». La voisine tire à la carabine dans des poches de peintures pour créer des « destructions » ; le voisin fait peindre un chimpanzé nommé Frida.


Paul Newman bricole des machines, branchées sur des niveaux sonores d'une "sonic palette" qui produisent des abstractions lyriques. 


Le succès venu dans les galeries, et avec lui une mégalomanie galopante,


le sculpteur devenu chef d’orchestre conçoit des machines monstrueuses dorées  animées de sentiments érotiques, elles se papouillent au lieu de travailler. « Je n’aurais pas dû les faire fabriquer  à Paris ». En rébellion, elles exécutent leur créateur. Veuve again...


La référence à Tinguely, dont on avait connu le Rotozaza qui perturba la circulation sur le boulevard Saint-Germain  en 1967 en éjectant des ballons colorés et ses autres dispositifs de création mécanisée, devient alors la base d’un grand délire à l’instar des peintures  « symphoniques » au format  américain, augmenté d’un zeste de fantastique.
Rappelons que Tinguely et Niki avaient en 1962, dans le désert de Nevada, mis en oeuvre des « Etudes pour la fin du Monde ».
La peinture à la carabine est une activité secondaire du galeriste des Demoiselles de Rochefort, J Demy, 1967, à retardement, car Niki utilisait depuis 63 d’autres techniques pour ses « Nanas » et des environnements monumentaux.

 OP ART et ART CINÉTIQUE.

L’autre courant des années soixante, déjà en germe depuis la fin de la guerre est l’art optique qui, refusant  l’expression de la sensibilité de l’auteur, exploite les recherches scientifiques, intègre la mécanique et l’électricité. Les oeuvres créent des sensations visuelles à partir d’un mouvement réel ou virtuel des couleurs. Vasarely est sans doute le plus connu de ces peintres.

La prisonnière, Henri Clouzot, 1968.
La modernité des oeuvres fait le principal intérêt du film.
Le scénario se situe dans le milieu des années 60 des mouvements Cinétique et OP Art.
Dans une version très « bazar » d’une Galerie Denise René revisitée : Vasarely et tous les cinétiques, Agam, Soto, Tomasello, Cruz-Diez, Pol Bury, Kowalski sont représentés, les oeuvres sont authentiques. 

Le labyrinthe du G.R.A.V (Morellet, Le Parc, Yvaral) 1967, créé à l’origine pour l’exposition « Lumière et Mouvement » au Musée d’Art Moderne, est reconstitué en sous-sol, et vu comme un kaléidoscope, 


Le jeune artiste ( B Fresson), sorti de la publicité et qui travaille dans un modeste appartement de banlieue (peinture Op et assemblages de cubes bleu/pastilles rouges), expose dans la galerie de Hassler (Laurent Terzieff) une « rotation » de cubes blancs à reliefs.


Au vernissage de circonstance, dans le festival de tous les acteurs connus, de Piccoli, P. Richard, C Piéplu à Ch.Vanel, apparition de J. Shimkus. En théorie, Hassler expose une défense et illustration de la notion de multiples, pour une démocratisation de l’art (de fait à cette époque, Prisunic avait lancé une gamme d’objets et de sérigraphies). L’exposition à Düsseldorf concrétise l’objet du conflit usuel artiste/galeriste. Les affiches au mur suggèrent la filiation du cinétisme avec le constructivisme. Dans le montage des effets on perçoit la référence à Moholy-Nagy. De ce point de vue, le film est valide. Le scénario l’est moins.
L’appartement luxueux du galeriste recèle une collection très éclectique, sculptures et objets chinois indiens africains et oeuvres contemporaines Bellmer, Dubuffet, Malaval, saturation complète de l’espace. « C’est bien ce Vasarely, on dirait une cage ». Hassler photographe voyeur et névrosé séduit et utilise Josée la compagne de Fresson, monteuse travaille sur des enregistrements de femmes soumises, pour des films SM. 

Dès le pré-générique, le glissement de l’appareil qui passe d’une tête Fang à des poupées Barbie et pires en passant par un mannequin pour artistes annonce la compulsion érotomane de Hassler.
Suit une très mauvaise séquence psycho dans une escapade bretonne (tempête sur la falaise et cimetières de bateaux plus que repeints), musique de Mahler. Drame de la jalousie et crise névrotique.

La fin du film -Josée à l’hôpital- est illustrée par une animation fantasmo/cinétique et vertigo/épuisante pour le spectateur. Clouzot expérimente alors des effets spéciaux  destinés à « L’enfer »,  les oeuvres des différents artistes y sont combinés aux flash-backs.
Le directeur de la photo et les décorateurs ont poussé à l’extrême le style : les couleurs déterminent tous les objets dans les contrastes primaires op art, des secondaires en orange vert ou violet ; vêtements rayés (pas toujours seyants). La vision du corps à travers un verre dépoli comme les vues du train transforment le monde en une expérience cinétique généralisée. C’est la vie qui imite l’art, or c’était la proposition d’un autre courant artistique.

Une dernière référence, l’atelier de Dewasne, autre peintre du courant Op art a servi de décor pour une séquence de Jane B. par Agnès V, 1987. 



Le dialogue entre Birkin galeriste et Léotard peintre vaut pour une petite leçon de socio-économie de l’art et l’argent en forme de gentils jeux de mots sur les noms les plus connus. Money/Monet, Avida Dollar, etc.. , mais cite aussi le bleu des Piscines de David Hockney.





Le cinéma français des années suivantes traite surtout des conflits intérieurs et marchands de jeunes artistes non reconnus et quelque peu caractériels. La production artistique très hétérogène correspondant au boom du marché, aucun courant majeur n’est directement visé. Seul, le peintre François Arnal, trente ans après Support-Surface,  réapparaît, live, dans  Au plus près du Paradis, Tonie Marshall, 2002.

Arnal au travail
Voir L’art actuel en France, Anne Tronche, Hervé Gloasguen, ed. Balland, 1972 qui concerne la décennie 60.

GRANDE BRETAGNE. POP.


David Hockney, from A bigger Splash
Les cinéastes anglais, on l’a vu antérieurement , ont contribué à l’invention du biopic (Carol Reed, 1965, ou Peter Watkins, 1974), or la tradition documentaire et l’attention aux classes populaires du Free Cinéma orientent les auteurs vers une étude sociologique que les dernières décennies ne peuvent que conforter. Peu d’artistes plasticiens figurent dans les films, qui en revanche exploitent le milieu de la musique et de la mode. Quel que soit son domaine, l’artiste devient un « Go-Between » entre son origine sociale et le monde de l’argent. 

Blind date (L’enquête de l’inspecteur Morgan) Losey, 1958 est le premier film qui met en scène dans le rôle principal un jeune peintre immigré hollandais, Jan (Hardy Kruger) qui défend une peinture figurative sociale (voire socialiste). Représentation des ouvriers mineurs, des chantiers. La composition d’une des toiles est comparable aux dessins et reliefs de Raymond Mason.

C’est l’origine prolétarienne commune à l’inspecteur et au peintre qui permet d’ouvrir l’enquête en direction de la gentry et d’élucider le meurtre dont est accusé le peintre. Lady Fenton (Micheline Presle) qui suit des cours et « succombe » aux charmes du héros pris comme bouc émissaire illustre l’analyse des rapports de classe dans la société anglaise, ce qui intéresse principalement le cinéaste.
C’est peut-être aussi la dernière représentation figurative directe du prolétariat dans l’art.

L’artiste, premier ou second rôle incarne un esprit libre et des moeurs non conventionnelles.
L’homosexualité apparaît  comme une caractéristique de cette activité :
Les deux modèles historiques de Francis Bacon, que John Maybury met en scène en 1994 dans Love is the devil et de David Hockney, A bigger splash, Jack Hazan, 1974, (voir un chapitre précédent, Biopics et autofictions), ont surdéterminé la représentation des artistes  à un genre très médiatisé. Toute allusion aux rapports homosexuels a valu l’interdiction aux mineurs des films en salle. Autres temps !
L’art optique est moins présent que le POP ART dominant dès les années 60 et 70 en Angleterre ; les aspects géométriques, chromatiques et cinétiques sont mêlés.  Blow Up, Antonioni, 1974, le démontre.
Le Pop, et la musique pop et rock  du « Swinging London » constituent  l’ambiance et le décor des films.  Les chanteurs deviennent acteurs, pas uniquement dans les opéras. Les Beatles figurent dans les films de Lester, puis dans Yellow Submarine, Dunning, 1968, les animations et décors s'inspirant de la BD.

I’ll never forget what’s is name, Michael Winner, 1967 : Marianne Faithfull  apparaît  dans un récit qui met en cause la puissance des groupes financiers dans la publicité (Oliver Reed contre Orson Welles). La galeriste d’art expose de l’art optique.
 Murray Head incarne Bob Elkin, le jeune sculpteur concepteur de machines  cinétiques et lumineuses de Sunday bloody sunday (Un dimanche comme les autres), J Schlesinger, 1971.




Bob se partage entre le médecin juif (Peter Finch) et la grande bourgeoise (Glenda Jackson) qui fréquentent  aussi un milieu socio-humanitaire ouvert : le professeur noir dans la famille nombreuse dont le chien Kenyatta joue le moment tragique. En fond sonore, le trio des adieux de Cosi Fan Tutte, contre les tubes du juke-box (un objet détourné aussi indissociable du pop que le flipper).



Juke box et machine à dessiner


Le Pop Art,  décors, tableaux et  design mobilier cadrent les débordements violents d’Alex et ses Droogs dans  A clockworld Orange ( Orange mécanique), de Stanley Kubrick, 1971 : 


l’hyper sexualisation des peintures et objets culmine dans le meurtre de la femme aux chats, éventrée  par le phallus géant en culbuto. Si la sculpture de Barbara Hepworth, ou de Brancusi a pu faire scandale,


la littéralité des moulages en résine concourt au vrai sujet du film, liberté individuelle et violence et psychiatrie. 


On n’entend plus Beethoven de la même façon après...

Le cinéma de Ken Russell , principalement construit sur des vies d’artistes, est conditionné par le pop. Dans le film Savage Messiah (le Messie sauvage) 1972, consacré au sculpteur Gaudier-Brzeska (1891-1915) les performances du mouvement Vortex,

La Maja nue parlante
proche de Dada et du Futurisme  sont revues (Derek Jarman, décorateur avant de devenir cinéaste) par l’esthétique pop : Helen Mirren en suffragette y est craquante.

 Savage Messiah 

 L’opéra rock des Who, Tommy, 1975, (casting incroyable de musiciens dont Eric Clapton, Elton John et Tina Turner) intègre tous les décors et objets Pop Art :
Un  flipper  trouvé dans une casse détermine la vocation du malheureux Tommy  (Roger Daltrey) sourd et muet après un traumatisme d’enfance (le méchant beau-père, Oliver Reed  se révèle chanteur et danseur). 


Le son revient, après que le héros soit passé par quelques révélations : Marilyn, icône importée du pop américain, selon Warhol, puis détruite;







un trip dans une sorte de Vierge de Nuremberg high tech, sous acide.








Nombreuses citations du Pop Art, en outre, la mère se livre a une  parodie des premières performances boueuses des artistes féministes contemporaines.


  Fin en apothéose trans-religieuse.




Leigh Bowery



Les quelques films anglais postérieurs semblent bien pâles en comparaison :
On note cependant les collages de A.Molina, l’amant de Gary Oldman dans Prick Up your ears, Stephen Frears, 1987. Une date qui correspond aux performances trash du styliste Leigh Bowery, par ailleurs modèle de Lucian Freud, dans le milieu post-pop.

La diffusion internationale du Pop Art se vérifie dans un film italien, hors catégorie, et déjà cité, Un coin tranquille à la campagne, Elio Petri,  1969. Peintures de Jim Dine, un artiste américain du pop art qui résidait à Londres.
Le peintre milanais Leonardo (!), incarné par Franco Nero, se retire dans une villa Palladienne pour créer hors de la pression de sa maîtresse et galeriste Vanessa Redgrave. De névrose en fantasmes, le film devient fantastique : fantômes, meurtres et spiritisme dans le milieu véronais (avant Dario Argento) alternent avec les scènes d’atelier qui reprennent la technique des empreintes à l’aérographe, les séries de photographies négatives/positives solarisées. Autant de pratiques datées qui renvoient aux courants artistiques contemporains dans la catégorie thriller.




Suite de l’histoire de l’art des années 50/70 aux Etats-Unis dans une prochaine livraison.




mercredi 11 janvier 2012

BRUEGEL, le moulin et la croix


Un film de Lech Majewski, Pologne/Suède, 2011. Adapté de l’essai The mill and the cross de Michael F. Gibson.



Ce film ressortit aux fictions sur l’art, construites sur une oeuvre, à l’inverse des biopics. Dans cette catégorie récente Peter Webber, La jeune fille à la perle, 2003, romançait une chaste histoire d’amour entre le peintre et le modèle ; Dans La ronde de nuit, 2007, Peter Greenaway inventait un complot  historique à partir d’une série d’indices repérables dans l’oeuvre, et pour Ce que mes yeux ont vu, 2007, à propos de Watteau, Laurent de Bartillat illustre les méthodes de recherches universitaires contemporaines. Autant d’approches qui mobilisent une histoire de l’art de plus en plus savante.





Dans cette réalisation, le peintre est figuré comme le metteur en scène de l'histoire, l'istoria, qui condense le récit biblique et les avatars de la politique de son temps, 1564, domination espagnole des Flandres et chasse aux hérétiques. 
Le peintre dans le pré-générique dispose les modèles, et commente la construction de la peinture à partir du dessin préparatoire. 




Bruegel, une animation du tableau : Le portement de croix, 1564, huile sur bois, 124x170 cm vu à la loupe et au macroscope.
La construction du récit s’appuie d’une part sur l’analyse formelle, les réseaux de la composition, d’autre part sur une narrativité par séquences extrapolées à partir des détails iconiques de la toile. Le thème annoncé, le portement de croix, occupe une place centrale, à la croisée des axes de la composition, mais  n’occupe que le vingt cinquième de la surface du tableau, complètement noyé dans la profusion des rondes de personnages qui gravitent en ellipses à partir de la base du rocher sur lequel se dresse le moulin.


De la même manière, le cinéaste ne lui attribue qu’une place minime.











Les arrêts sur image, rapportant les acteurs de la mise en scène à leur place, font apparaître le tableau et les artifices du tournage, comme les préparatifs de Marie-Madeleine dans la scène de déploration du premier plan, à une échelle plus importante et dans un style vestimentaire emprunté à la peinture religieuse antérieure - Jean a le visage du Saint Michel du Jugement Dernier de Van der Weyden. 


Le traitement numérique lissé du fond paysagé tout à fait remarquable unifie l’hétérogénéité des systèmes filmiques, images de synthèse et prises de vues réelles pour les scènes de genre, hors cadre, dont certaines proviennent de détails d’autres peintures.

Hors cadre, le peintre, Pieter Bruegel l’ancien (vers 1525-1569), incarné par Rutger Hauer commente les motifs de la construction de l’oeuvre à son ami collectionneur Nicholas Jonghelinck (Michael York, on note la présence de La petite tour de Babel, dans sa maison).  L’un et l’autre jouent les pédagogues. Se basant sur des dessins préparatoires, contenus dans un porte-folio très antique, l’artiste repasse à la pierre noire les éléments principaux en insistant sur la métaphore (lourdement anticipée) d’une toile d’araignée ; le nombre d’or arrive fort à point pour ancrer l’oeuvre dans les apports de l’humanisme. On peut cependant trouver d’autres liens plastiques plus pertinents dans un tableau conçu comme un paysage composé (la ville close, le rocher, les arbres, sous un ciel mouvant) dans lequel le lieu et l’espace visent à une représentation raisonnée du monde en marche, comme la foule se dirige vers le site de la crucifixion.
On oublie souvent que toute peinture figurative est un montage spatio-temporel, à partir d’études mises en perspective depuis la renaissance flamande ou italienne, mais contraint par l’unicité du support. L’apport de Bruegel est ici passionnant car c’est le projet formel qui impose le sens à l’istoria, dans son temps et son expérience.
Formels, le motif cosmique des cercles et le carré qui joint la plateforme circulaire du moulin, la roue, le crâne au pied du gibet où s’accroche la fiancée du film, et selon certains historiens, le peintre lui-même, le quatrième angle désigne le personnage assis de dos. Un triangle inscrit  la scène de déploration autour de la Vierge. Une diagonale de ce carré  passe par le centre de l’aire « Golgotha » sur la colline et la charrette qui transporte les deux larrons. Ce sont ces points qui hiérarchisent la construction du film.
 
La séquence d’entrée se situe dans le moulin qui domine la toile :

les proportions  qu’ en donne le cinéaste outrepassent largement la place que lui a attribué Bruegel, énormité des escaliers  et des engrenages qui ne broient que peu de grains:  monstruosité du couple de meuniers ; d’emblée les apports du numérique et des animations visent l’allégorie. La machine remplace-t-elle Dieu ?
Pour insister sur le contexte historique, la chasse aux hérétiques, une interminable séquence développe la poursuite et l’exécution d’un jeune homme par les cavaliers rouges des gardes wallons, sous les yeux du marchand ambulant - celui du bas à gauche du tableau- 


et son exposition sur la roue, où il est dépecé par les corbeaux. 




La posture provient de détails du tableau « Le triomphe de la mort », 1562. Dans Le portement de croix, on repère un seul cadavre au loin dans la ligne perspective des roues, car il ne reste qu’un lambeau rouge sur le gibet de droite.
Triomphe de la mort













Le film montre le décrochement du corps comme une préfiguration de celle du Christ. Autre déplacement signifiant, le crâne de cheval sur le monticule, sorte d’anamorphose du crâne usuel au pied de la croix.
Dans le film, les arbres ont été marqués puis abattus, on a sorti la charrette pour les condamnés, aussi débiles que sur le tableau ou des caricatures de Bosch. L’aspect documentaire constamment étayé par la précision des costumes, les braguettes délacées ou non, inclut des scènes de genre en intérieur, les tripotées de mômes polochonnés (de qui ?, pas de Bruegel dont les deux fils - Pieter et Jan, peintres- sont  nés en 64 et 68) qui rejouent les scènes d’enfants, la belle jeune femme à la toilette (la sienne et son enfant), les troussages en plein air, histoire de situer les clichés du temps.  Ainsi la Vierge (Charlotte Rampling) a l’air d’une veuve de circonstance, et un moment donné l’ensemble du récit fait penser à une reconstitution de la Passion pour une kermesse. On a failli s’ennuyer...
Or le commentaire vise à situer l’oeuvre dans le contexte politique des années 1560 : la Flandre sous la coupe du Duc d’Albe est occupée par les troupes espagnoles de Philippe II. Situation qui déclencha une série de révoltes jusqu’à la pacification en 1576.
Bruegel fut-il engagé politiquement ? Depuis Karel van Mander (Le livre de peinture, 1604) les historiens de l’art divergent sur sa position : un sage témoin de son temps ou un peintre qu’on dirait militant. Entre Roger Garaudy (60 oeuvres qui annoncèrent le futur, Skira, 1974), qui défend logiquement la thèse de l’engagement et Pierre Francastel,  (Bruegel, Hazan, 1995), plus modéré qui analyse remarquablement les inventions esthétiques nées de l’observation sociologique du monde et des gueux l’écart met en évidence la prudence de l’artiste , dans le film aussi.
Film qui se clôt sur un zoom arrière dans le Musée de Vienne où voisinent Le portement de croix et La tour de Babel.
À voir pour revoir et relire les peintures.

Rutger HAUER, figure d'artiste





Un peintre sage, réfléchi, modeste malgré sa richesse, tel est le Bruegel du moulin et la croix : Une figure d’artiste mûr, savant et humaniste.


On pourra constater que l’acteur né en 1944 dépasse d’une vingtaine d’années l’âge de son personnage, sa physionomie de hollandais convient parfaitement à l’emploi, d’autant que peu de scènes de nature artistique ne lui sont demandées. Le commentaire remplace la virtuosité picturale. L’incarnation de Bruegel par l’acteur renoue avec des personnages antérieurs de sa filmographie.
Il est vrai que l’on connaît surtout ses rôles de tueurs, de science fiction (le réplicant de Blade Runner), et les films à costumes, comme Ladyhawke, où il excelle dans la performance sportive grâce à sa plastique impeccable.
En 1974, Turkish Delight, le mettait en scène dans le rôle d’un jeune sculpteur : Le réalisateur hollandais Paul Verhoeven avait fait des études d’art et se déclarant lui-même médiocre peintre (dans le genre Magritte) passait au cinéma tout en conservant un regard sur l’art.
Turkish Delight est un film délibérément trash, inspiré par l’underground d’Amsterdam. D’autres films marginaux ont suivi toujours avec l’acteur.
Les films de Dusan Makavejev, WR les mystères de l’organisme, 1971, puis Sweet movie, 74 avaient déterminé un cadrage du rapport entre sexe et révolution, aboutissaient au théâtre de l’orgie de l’Actionnisme Viennois ; ici il s’agit d’une application spontanéiste peu théorisée, des pulsions érotiques dans un comportement privé. Cependant aucun film français ou américain ne peut se comparer, la trilogie de Paul Morrissey (Flesh, Trash, Heat, des années 70) est pudibonde en comparaison. Mais Verhoven ne cherche pas la caution  esthétique d’un mouvement artistique d’où le caractère « bordélique » du film.




Pour ce qui concerne l’art, le sculpteur et ses copains travaillent sur un décor monumental souterrain, tel que celui du métro qui finit dans les gerbes dans les immondices du banquet.




 Plus tard et dans une passion amoureuse, une phase positive, le héros bénéficie d’une commande officielle pour un hôpital d’enfants déficients : l’inauguration par la reine tourne au happening et les modèles de sculptures sont balancés dans le canal.







Les scènes de pose et de lit dans l’atelier, d’une crudité rare, sont agrémentées de tous les registres de la coprologie.
En changeant de style, quittant la figuration, le sculpteur passe aux assemblages de déchets fondus au chalumeau ; des poupées en particulier : totale conformité à la mutation d’un art académique au profit d’un Nouveau Réalisme à la fin des années soixante.




Puis se défoule dans des crimes sanglants, lorsque sa compagne meurt : Crimes passionnels, mais les liens entre sexe et  art, sexe et crime, et art et crime s’inscrivent dans les présupposés des figures d’artistes.

Beaucoup d’hémoglobine encore dans : Flesh and blood, (La chair et le sang), 1985, toujours de Verhoeven (cette production européenne fut le passeport pour Hollywood du réalisateur et de l’acteur). Film historique palpitant et particulièrement bien documenté : l’action se passe en 1500, dans les marches italiennes, les apports de l’humanisme renaissant contre un moyen-age finissant et barbare.


Rutger Hauer incarne Martin, le chef d’une bande de mercenaires en rupture de contrat, sous l’égide d’un Saint Martin, qui pille puis viole, enlève (se laisse séduire par) Agnès, la fiancée du jeune Arnolfini. ( Avec un tel nom, faut-il voir dans Agnès/Martin un jeu de mot sur l’actualité artistique?) La jeune fille assez perverse au demeurant sera l’enjeu de sa reconquête par le fiancé artiste-ingénieur lors du siège d’un château-fort.
 Puisque l’auteur travaille sur l’histoire de l’art et des techniques, les références culturelles sont nombreuses : L’invention de la fourchette,


 les contre-usages de la peste, l’importation des marionnettes du théatre d’ombre du wayang kulit, spectacle malencontreusement interrompu par la chute du cocu dans l’arbre (motif de la farce médiévale)



 et surtout la mise en oeuvre des engins de guerre inventés par Francesco di Giorgio, dont le jeune homme emporte les plans et qu’il améliore grandement.


Les psychanalystes ont interprété la grande échelle des pompiers. La technologie vole littéralement au secours de l’amour  non- courtois, quand les charmes de Martin  tout de blanc moulé -quand il est vêtu- sont tellement plus virils...



Déja auréolé en 1500, Rutger Hauer pouvait devenir un portrait  humaniste vivant en 1563.